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Thierry Salomon : « Rendre faisable ce qui est possible ! »

Thierry Salomon - crédit B. Runtz
Thierry Salomon - crédit B. Runtz

Ingénieur, cofondateur et porte-parole de l’association NégaWatt, Thierry Salomon défend depuis plus de vingt ans une transition énergétique fondée sur la sobriété, l’efficacité et les énergies renouvelables. Il rappelle aussi que la transition est aussi un changement culturel, un récit collectif à reconstruire autour de l’énergie.


Vous expliquez que la France peine à planifier sa transition énergétique. Quels sont les freins ?En France, nous avons un mal profond : nous raisonnons à très court terme. Le budget se négocie d’une année sur l’autre, parfois quelques semaines avant son application. La transition énergétique est ballottée au gré des vagues politiques. Après une courte ouverture à l’idée de sobriété en 2022, lors du début de la guerre en Ukraine, nous vivons aujourd’hui un moment où l’écologie est décrite comme punitive. Résultat : plus personne ne sait vraiment dans quelle direction aller, ni les entreprises, ni les citoyens.

Vous opposez souvent ce manque d’orientation au modèle allemand…L’Allemagne a construit un programme énergétique débattu entre tous les partis, qui court jusqu’en 2050. Leur économie reposait sur la lignite et le charbon ; ils ont appris à s’en passer, comme ils se sont déjà détachés du nucléaire. La ligne ne change pas à chaque nouvelle élection. Nous, en France, nous aimons les “grands travaux” spectaculaires, comme le nucléaire des années 1970. Mais nous sommes peu engagés dans des logiques territoriales, coopératives, sur la gouvernance locale. Or la transition énergétique repose précisément sur ces échelles-là.

Quels sont les autres paramètres sur lesquels repose la transition énergétique selon vous ?Le scénario NégaWatt repose sur une idée simple : la transition énergétique n’est pas une addition de mesures techniques, mais une trajectoire cohérente fondée sur trois piliers. D’abord, la sobriété, qui interroge les usages : ce dont nous avons vraiment besoin et comment mieux organiser nos consommations. En 2022, elle est apparue comme une réponse d’urgence à la guerre en Ukraine. Mais elle a aussi montré qu’on pouvait réduire rapidement nos consommations — parfois de 10 à 20 % — en mobilisant l’intelligence d’usage. Ensuite vient l’efficacité énergétique, c’est-à-dire la manière dont on améliore la performance de nos bâtiments, de nos véhicules ou de nos systèmes de production pour éviter les pertes. Ainsi, en cumulant sobriété et efficacité, nous pourrions diviser nos besoins énergétiques par deux. Et lorsque la demande a été réduite et optimisée, les énergies renouvelables permettent amplement de couvrir le reste des besoins.

Vous insistez également sur la nécessité de lier transition énergétique et justice sociale. Pourquoi ?Les énergies renouvelables apportent de la sécurité. Un petit parc éolien communal, par exemple, offre une production stable pendant vingt ans, avec peu de pannes, sans vulnérabilité géopolitique. C’est un outil de maîtrise du coût de l’énergie pour les habitants. Un scénario NégaWatt, c’est une France qui utilise ses propres ressources et qui n’est plus dépendante des marchés spéculatifs internationaux. En réalité, la transition est aussi une composante de la défense nationale : une énergie globalisée est extrêmement fragile face aux conflits.

Le scénario NégaWatt a bientôt 23 ans. Avez-vous le sentiment que les choses ont bougé ?Elles ont bougé, mais pas assez vite. En 2003, nous avions près de cinquante ans devant nous. Aujourd’hui, il en reste vingt-cinq et nous avons peu avancé. Aujourd’hui pour atteindre les objectifs, il faudrait aller deux fois plus vite et sortir du “tout ou rien”. Les postures d’opposition frontale, y compris dans les mouvements écologistes, freinent parfois les compromis nécessaires à la transition énergétique. L’enjeu n’est plus seulement d’imaginer ce qui serait idéal, mais de rendre faisable ce qui est encore possible. Encore une fois, mobiliser la société demande un cap clair, stable et désirable !

 
 
 

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